Il y a des rencontres que rien ne prédestine. Celles que la vie fabrique dans ses marges, dans ses imprévus, dans ses petits miracles ordinaires. DIALA DIAMA est de celles-là. Un compositeur français naviguant entre Berlin,Tahiti, le Maroc, Cuba et Marseille. Un chanteur sénégalais dont la voix porte les sédiments de plusieurs continents. Et quelque part dans la médina d’Essaouira, un repas de thiep bu qui change tout. De cette improbable alchimie est né Dyeguëma, un album qui refuse les cases et préfère les espaces.
Faire connaissance
Avant DIALA DIAMA, il y a deux trajectoires singulières qui avancent en parallèle, sans se connaître, comme deux lignes mélodiques qui cherchent leur harmonie.
Norman, compositeur français, oscille depuis des années entre créations pour la danse contemporaine et la musique à l’image. Il explore un répertoire electronica. Son parcours est celui d’un voyageur sonore, nourri par les héritages sonores des quatres coin du globe. Mais avant tout ça, il y a une origine, une graine plantée très tôt : « J’ai commencé la musique à l’âge de 19 ans, mais bien avant ça, vers 15 ans, j’allais assister aux répétitions de MC Picsou, l’un des premiers rappeurs du Sénégal. Ça m’a beaucoup marqué. La musique est devenue une nécessité. » Il voyage, travaille avec des musiciens traditionnels au Mali avec Enfants d’Afrique, puis collabore au Maroc avec DJ Justm. « Ces expériences ont façonné ma manière de créer et de raconter. »
Bertrand Pommier, Suite à une révélation musicale lors de son séjour en Australie, il plonge dans la culture des percussions avec le cajon, djembe ,conga. Il découvre par la suite le Handpan .C’est cet instrument qui, lors de ses hivers marocains, le guidera vers Norman et Cheikh, et vers DIALA DIAMA.
Au-delà de la musique, ce qui définit ces artistes tient en quelques mots essentiels : « Le goût du voyage, le partage, la curiosité, l’humain et l’amour de la musique ». Et pour Cheikh, une posture fondamentale : « L’observation et l’écoute. Je suis très attentif à ce que je vis, à ce que je vois et à ce que je ressens. La musique est mon moyen de transmettre ça, mais derrière il y a une vraie recherche d’harmonie, de vérité et de partage. »
Les collaborations passées ont agi comme des écoles. « Avec Galsen Jazzpera, j’ai compris l’importance du collectif, du dialogue entre les cultures. Avec Norman, j’étais prêt à aller plus loin, à créer quelque chose de sincère, sans calcul. » Et pour Norman, l’approche a muté profondément : « Avec Cheikh, je me suis intéressé à d’autres sonorités mélangeant l’acoustique avec l’électronique. Sa voix m’a marqué dès les premières compositions, elle m’a inspiré et je voulais en faire un élément central sur la plupart des morceaux. »
La rencontre qui n’était pas censée avoir lieu
Il faut raconter cette histoire, parce qu’elle dit tout de la nature de ce projet. Norman devait prendre un avion. Un visa dépassé d’un jour – sur une année bissextile, cruauté du calendrier – le retient à la douane marocaine. Lors de l’audience, il se retrouve jugé aux côtés d’une Sénégalaise prénommée Aïcha. « À la fin de l’audience, voyant que je vivais au Maroc depuis un moment, elle m’a proposé d’aller manger un thiep dans le restaurant d’amis à elle dans la Médina. Je rencontre Cheikh, qui n’était pas censé être là non plus. Si j’avais pris cet avion, on ne se serait peut-être jamais rencontrés. »
Le destin a ses façons bien à lui de composer.
Le processus créatif
Les premières sessions sont des jams. Libres, sans direction imposée. Puis vient « Chez moi », puis « Mada », et avec eux une évidence : « On s’est dit qu’on aimait bien l’orientation blues, plus que d’autres genres. On a gardé cet esprit sur beaucoup de morceaux. » La direction s’impose naturellement, sans forcer : « Dès les premières sessions, il y avait une évidence. On ne cherchait pas à forcer quoi que ce soit. La musique venait naturellement, comme si elle était déjà là et qu’on devait simplement l’écouter. »
La naissance d’un morceau suit un rituel organique. « Souvent, tout part de la guitare. Je joue, je chante, parfois sans paroles définies au départ. Ensuite, Norman construit un paysage sonore autour. Le morceau se révèle avec le temps, par couches, par ressentis. »
Quant à la cohabitation des langues – le wolof, le français -, elle ne pose aucune question : « Il n’y a pas de différences car le message est le même, avec la même poésie. Le wolof est essentiel pour moi, c’est ma langue, celle qui porte mes émotions. Le français et les sons viennent s’ajouter sans conflit. La musique comprend tout, elle n’a pas besoin d’être traduite.»
L’identité sonore
Essaouira n’est pas un simple décor. C’est une présence. « Une ville très spirituelle, ouverte, calme et puissante à la fois. Il y a l’océan, le vent, le silence. Tout ça se retrouve dans la musique. C’est un lieu qui invite à la profondeur. » Un lieu choisi, aussi, parce qu’il appelle à quelque chose de précis : « J’étais à la recherche de nouvelles sonorités et de rencontres musicales. »
Dyeguëma est un album qui sait ce qu’il ne veut pas être. « On ne voulait pas faire une fusion caricaturale. Pas d’accumulation inutile. On a préféré la simplicité, les contrastes, les espaces. » Les références qui nourrissent l’album sans y ressembler disent beaucoup de cet équilibre recherché. Du côté de Cheikh : Youssou N’Dour, Ismaël Lô, Wasis Diop, Ali Farka Touré – « des artistes qui chantent avec l’âme, sans tricher ». Du côté de Norman : Jon Hassell, Ryuichi Sakamoto, Kassav, Kruder & Dorfmeister. Des univers en apparence éloignés, qui trouvent ici leur point de convergence.
Le message et les thématiques
« Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » – cette dualité traverse l’album jusque dans ses textes. « Je parle de mon passé, des gens que j’ai rencontrés, de ce que j’observe dans le monde. Il y a toujours ce qui est visible et ce qui ne l’est pas, mais qui est tout aussi important. »
Dans un monde qui aime opposer les identités, DIALA DIAMA choisit l’union sans naïveté. « On n’est pas réduit à la rencontre Afrique-Europe : on peut aider à la penser, à la questionner, et parfois à la réconcilier. » Et « très naturellement. L’un a besoin de l’autre. Ce projet montre qu’on peut créer ensemble sans s’effacer. C’est une union, pas une opposition. »
Un morceau incarne cela mieux que les autres : « Dolé en fait partie. Il parle au cœur, sans barrière. »
Géographie et racines
Essaouira, Marseille, Dakar. Trois villes, trois pôles d’un triangle affectif. Mais il y a une constante, une gravité : « Chaque ville apporte quelque chose, mais Dakar reste toujours dans mon cœur. C’est ma racine. » Un sentiment partagé, immédiatement par Norman : « Ça l’est également pour moi, Dakar ! »
La scène et l’avenir
Le live est une autre respiration. « C’est l’énergie, l’instant. La musique respire autrement sur scène. » Le décor idéal ? « Un lieu simple, ouvert, où les gens sont là pour ressentir. Peu importe l’endroit, tant que l’énergie circule. »
Ce que ce projet leur a appris
« La patience et la confiance. Apprendre à laisser la musique guider. On est devenus des frères. »
Le moment où tout s’est cristallisé ? « Quand on n’a plus ressenti le besoin d’ajouter quoi que ce soit. »
Et si cet album devait être offert, à qui irait-il ? « À quelqu’un qui traverse un moment de questionnement. Ou simplement à quelqu’un qui a envie d’écouter avec le cœur. »
DIALA DIAMA – Dyeguëma, disponible maintenant.

