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L’omnipotent « Show Me The Money »

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« Show Me The Money », quatre mots que les fans de hip-hop coréens (K-hip-hop) connaissent bien. La renommée de l’émission a contribué à l’essor de ce genre musical en Corée du Sud. Le programme s’est alors imposé comme un acteur clé de cette industrie jusqu’à en devenir le chef de fil. Décryptage d’un des piliers du monde du divertissement.

 

Dans « Show Me The Money » (SMTM), hommes et femmes s’affrontent lors d’épreuves dans le but de remporter la somme de cent millions de wons (~75 000 US$/ 72 000 €). Jusque-ici, rien de spécial, le principe reste le même que n’importe quel autre télé-crochet musical, à une exception près. Cette fois, ce ne sont pas des chanteur.se.s, mais des rappeur.se.s débutant.e.s, amateur.e.s ou expérimenté.e.s qui concourent.

Populariser le hip-hop en Corée du Sud

Diffusé pour la première fois en 2012 sur la chaîne câblée Music Network (Mnet), le « survival » (nom donné en Corée du Sud aux télé-réalités mettant en compétition les participant.e.s) fait figure d’ovni dans le paysage médiatique coréen. C’est la première fois qu’un programme centré sur le hip-hop est produit. Dans un pays où le hip-hop est encore un genre de niche, le choix de créer un télé-crochet de la sorte étonne. « Quand ‘Show Me the Money’ a démarré en 2012, le hip-hop avait peu de poids dans la pop culture coréenne de l’époque », explique Choi Hyo-Jin, productrice en chef de l’émission, dans le documentaire « K-hip-hop, l’onde de choc sud-coréenne ». Une tendance qui s’inverse quelques années après. « Plus tard, je dirais qu’à partir de 2014, la place du hip-hop dans la pop coréenne a beaucoup augmenté. », poursuit-elle.

Ce tour de force, l’émission le réalise en partie grâce à la présence de grandes personnalités du K-hip-hop. Dans cette première saison, on retrouve les rappeurs Double K, Verbal Jint, Mc Sniper et Garion. Ces « producers » interviennent en tant que juges et mentors des candidat.e.s. Si ces artistes sont méconnus du grand public, ils sont considérés comme des pionniers du rap. Leur présence suscite la curiosité des fans du genre, mais aussi de celles et ceux qui découvrent le hip-hop via le programme. Un tournant s’opère en 2014. Cette année, l’apparition de Bobby et B.I, membres du groupe de K-pop « Ikon », permet au télé-crochet de gagner en visibilité. Les années suivantes, d’autres idoles de K-pop y participent. Là où la séparation K-pop et K–hip-hop était claire, la participation d’idoles en redéfinit les contours. Avec ce mélange des genres, la télé-réalité étend son audience, favorisant la diffusion de cette musique sur le territoire. Résultat, le hip-hop se hisse au rang de genre majeur.

« Show Me The Money » tout-puissant

Désormais, les deux entités forment un cercle vertueux. D’un côté, le succès du télé-crochet provoque l’intérêt des téléspectateur.rice.s pour le hip-hop, de l’autre, la popularité du K-hip-hop attire plus de personnes devant leur écran. C’est ainsi que les chansons créées dans le cadre de l’émission arrivent en tête des classements musicaux coréens.

« Show Me The Money » a une forte influence dans cette industrie musicale. Elle en est d’ailleurs intrinsèquement liée. Pour l’auteure franco-coréenne Christelle Pécout, aussi présente dans le documentaire : « Elle donne le ton et la mode de ce qui se fait en matière de hip-hop coréen. » C’est devenu le passage obligé de tout artiste souhaitant se faire connaître ou revenir dans les bonnes grâces du public. Conscients de l’impact que peut avoir le télé-crochet sur leur carrière, les talents candidatent de plus en plus. Chaque nouvelle saison attire davantage de participant.e.s que la précédente. Ainsi, lors de la dernière saison en date, trente mille personnes venues de toute la Corée ont participé à la première épreuve de sélection. Trois ans plus tôt, ils étaient deux mille. Le survival est un révélateur de talents : Loco, Woo Won-jae, Hash Swan, Kim Hyo-eun ou encore Since, tous ont été révélés par le programme. À la suite de leur passage, beaucoup d’entre eux.elles rejoignent de célèbres labels (AOMG, Ambition Music, ect). La victoire n’est plus le seul gage de reconnaissance, un passage remarqué peut parfois suffire. Et ça, certain.e.s l’ont bien compris.

Le colosse aux pieds d’argile

À partir de la saison cinq, un grand nombre d’artistes bien connu.es de la scène hip-hop prennent part au programme. Venu.e.s pour redorer leur image, être de nouveau sous les feux des projecteurs ou tout simplement pour s’amuser, leur présence ne laisse que peu de place aux artistes mineur.e.s. Au fil des saisons, les rappeur.se.s déjà populaires représentent la majorité des finalistes. Avoir une base de fans déjà établie se révèle alors être l’arme ultime pour maximiser les chances de victoire. Longtemps adulé pour sa capacité à mettre en lumière des personnalités inconnues, le concours télévisé est maintenant décrié par les téléspectacteur.rice.s. « C’est baromètre et prescripteur parce que ça montre un petit peu qui est puissant dans le milieu », analyse Christelle Pécout.

Aussi, la place qu’occupe l’émission dans l’industrie interroge. Les rappeur.se.s qui ne souhaitent pas participer au télé-crochet peuvent être désavantagé.e.s, puisque les autres moyens pour se faire connaître se réduisent. Les artistes sont, en quelque sorte, contraint.e.s de passer par la case « Show Me The Money » pour espérer se faire repérer par un label ou conquérir le public. « À mes yeux, cette situation a des conséquences assez négatives. Dans les faits, en Corée, le hip-hop n’est pas défini par plusieurs maisons de disques en concurrence sur le marché, mais par un programme produit par une grosse société qui se retrouve assimilé à l’intégralité de la scène hip-hop. C’est pour ça que je décris cette situation comme contre-nature » dénonce le critique musical, Kang Il-Kwon, dans le documentaire de France Télévisions.

Des critiques qui s’accompagnent d’une forme de lassitude du public à l’égard du concours de rap. D’après le site d’informations américain, AllKpop, la dernière saison a enregistré les audiences les plus basses de l’histoire de l’émission. À cela, viennent s’ajouter les récentes rumeurs de déprogrammation qui ont circulé sur les réseaux sociaux. En cause : des internautes se sont aperçu.e.s que la prochaine saison n’apparaissait pas sur le planning annuel de diffusion publié en janvier dernier par la chaîne. Même si cette dernière a depuis démenti les rumeurs, ces événements montre que plus de dix ans après sa création, le phénomène « Show Me The Money » semble s’essouffler.

Sources :

Crédits photos :

  • Photos provenant du compte Instagram de la chaîne @mnet_hiphop
  • Page de Show Me The Money sur le site Nautiljon

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