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Le charme du feu d’artifice

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Qu’est-ce-qui se cache derrière un feu d’artifice et pourquoi aime-t-on autant aller en voir ? En quoi le feu d’artifice est-il une création artistique à part entière qui répond à tous les critères d’une œuvre d’art ?
Chronique philosophique

 

Le 14 juillet dernier – jour de fête nationale en France – le pays a vu sa population sortir en masse et faire la fête comme ça n’était pas arrivé depuis longtemps. Chacun a pris plaisir à retrouver une joie de vivre – trop longtemps confinée. Cette fête du 14 juillet en France est mise en valeur grâce à une animation iconique : le feu d’artifice.

Le feu d’artifice est aujourd’hui une forme d’art pyrotechnique. Les premières traces d’utilisation de feux d’artifices remontent au XIème siècle en Chine. Marco Polo – à la suite de l’un de ses voyages en Extrême-Orient – ramène le feu d’artifice en Europe. Il s’agit donc d’une création artistique ancienne mais qui perdure aujourd’hui, rassemblant plus de 500 000 personnes à Paris tous les ans pour le seul jour de cette fête nationale. Pourquoi va-t-on voir un feu d’artifice ? De quoi est fait ce plaisir artistique ?

Saint Sylvestre, Feux D'Artifice, Jour De L'An
Crédit : Pixabay / Geralt

 

L’art a vocation à stimuler nos émotions. Le feu d’artifice éveille nos sens.

D’un point de vue technique, le feu d’artifice repose sur un procédé de combustion pyrotechnique : on met le feu à des métaux. La flamme de la combustion excite les atomes de ces métaux, libérant ainsi des particules incandescentes ; ce qui donne lieu à de bruyantes explosions et à des effets lumineux colorés et variés. Le spectacle d’un feu d’artifice consiste ensuite à mettre en scène et à ordonner cette combustion, afin de créer un effet visuel cohérent. Le résultat donne une explosion de couleurs de haut vol dans laquelle tout se dégrade, se disperse, se détruit en étant chorégraphié. On a là un spectacle visuel (les couleurs), auditif (le bruit des explosions), olfactif (l’odeur du soufre), corporel, en somme (le public reste bouche bée, le souffle coupé, le cœur palpitant).

L’art d’un feu d’artifice s’inscrit dans la définition antique, selon laquelle l’art agit comme un défouloir humain, un exutoire. Nous ressentons le plaisir de vibrer de l’intérieur, de se libérer, de décompresser au moment des éclats de feu…

L’art ne sert à rien. Un feu d’artifice est par définition un luxe…

Étymologiquement, « lux » dérive de  « lux » (lumière) et a donné « luxus » (faste). Le luxe est donc quelque chose qui brille avec excès, qui nous éblouit sans être pourtant nécessaire. Le feu d’artifice est bel et bien un luxe, à proprement parler, qui produit une lumière excessive, se suffisant à elle-même sans porter aucun message. Aller voir un feu d’artifice reviendrait en fait à aller voir le beau. Ici, on se rapproche de ce que dit Kant dans sa Critique de la faculté de juger : le beau est « ce qui plaît universellement et sans concept ». Tout le monde aime les feux d’artifice, quels que soient les âges et les conditions sociales. Tout le monde s’accorde pour dire « oh la belle bleue » au même moment. Tout le monde attend le bouquet final et juge que c’est le plus beau moment. Le feu d’artifice plaît universellement et sans concept, au sens de Kant.

Un feu d’artifice en lui-même ne contient pas de message, pas de sous-entendu. Il cherche simplement à mettre en scène le beau. Le plaisir à aller voir un feu d’artifice est donc ce plaisir de savoir qu’on regarde tous ensemble dans la même direction, comme unis par le sentiment de beauté.

… mais l’art comme le feu d’artifice est un luxe nécessaire

Le feu d’artifice est donc un luxe, un ornement. Est-ce pour autant un ornement accessoire, inutile ? Non. Derrière le feu d’artifice se cache un luxe nécessaire, quand il a une fonction politique.

« Les feux d’artifice, Sire, ne sont que les étincelles des flammes qui brûlent nos cœurs pour la gloire et pour la prospérité de votre Personne Sacrée, et il y a la différence, que les feux d’artifice que nous dressons aujourd’hui sont artificiels et de peu de durée, mais ceux qui sont allumés dans nos cœurs, n’ont rien qui ne tiennent à l’artifice. » (Adressé à Louis XIV.)

Déjà au XVIIème siècle, le feu d’artifice est un instrument de gloire à la royauté. Il est, en effet, un des rares symboles de la monarchie que le peuple français a gardés. Quel sens peut-on ajouter aujourd’hui ?

Gloire à la nuit

Le feu d’artifice est cantonné à un moment bien particulier : la nuit. Justement aujourd’hui, les politiques cherchent à réinvestir cette nuit (voir La nuit, nouveau territoire des politiques publiques, Luc Gwiazdzinski) en mettant en place des politiques culturelles à ce moment-là. La nuit est effectivement au cœur d’enjeux multiples ; elle n’est plus le monde des loups-garous ou du grand méchant loup ; elle n’est plus seulement le terrain de jeu des nightclubbers ; la nuit nous appartient à tous. Et le feu d’artifice permet d’en faire l’expérience, comme d’un moment accessible, ouvert à tous, au grand-public.

Aller voir un feu d’artifice est un formidable prétexte pour partager des instants de cohésion sociale où chacun et chacune se retrouve, dans l’intimité de la nuit – réinvestie. Sous les feux d’artifice, la nuit devient alors, sans les contraintes du travail, le lieu de l’échange, de la gratuité, de l‘amour aussi : qui n’a jamais vu un couple se former au moment du bouquet final d’un feu d’artifice ?

Aller voir un feu d’artifice permet de profiter de la nuit dans toute son authenticité – comme le souhaitent les politiques de la nuit. Le plaisir d’assister à un spectacle pyrotechnique est aussi ce plaisir de vivre en décalage – loin du rythme de vie diurne capitaliste du métro, boulot, dodo.

Le 14 juillet, les cieux ont brillé de mille feux dans toute la France. Après l’expérience du couvre-feu, voilà qu’on a refait l’expérience du feu d’artifice. Vivement le 15 août !

 

Crédit Couverture : Pixabay / Free-Photos

Sources :

  • Louis-Eustache Audot, L’art de faire à peu de frais les feux d’artifice (1891)
  • Didier Brunel, Le grand livre des feux d’artifice (2004)
  • Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger (1790)
  • Luc Gwiazdzinski, La nuit, nouveau territoire des politiques publiques (2019)
  • Pierre Béarn, Métro, boulot, dodo (1968)

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