La place et l’image de la femme dans les nationalismes en Europe au XIXe siècle

Woolf

Virginia Woolf, dans Un lieu à soi, théorise le fait que les femmes n’ont jamais eu accès à la création littéraire, car elles n’ont jamais eu « un lieu à elles », clos, serein, favorable à l’imagination et à la création. Ainsi, l’image de la femme dans la littérature a été essentiellement construite par des hommes au XIXe siècle. Or, la littérature occupe une place centrale dans la construction des identités nationales. La culture, et avant tout la langue, sont en effet des piliers essentiels de l’imaginaire national selon les frères Grimm (1854) : « Qu’avons-nous donc en commun sinon notre langue et notre littérature ? ». Mais peut-on parler d’imaginaire national et de la construction d’une identité nationale quand celle-ci exclut la moitié de la population ? La femme, au XIXe siècle, peu importe sa condition sociale, est soumise à son père et à son mari selon le Code civil de 1804 qui, établit par Napoléon, assoit la domination masculine. Elles sont exclues de la vie politique, puisque le droit de vote de 1848 ne concerne que les hommes. Ainsi, leur condition s’oppose aux principes établis par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1848. La Deuxième comme la Troisième République n’accordent pas de droits politiques aux femmes, malgré leur participation à la Révolution française en 1789 et à la Commune de Paris en 1871. Pourtant, dans le tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple, une œuvre fondamentale du nationalisme français, c’est une femme, Marianne, qui incarne la Révolution en tant qu’allégorie de la liberté. Par la suite, les mouvements féministes en Europe prennent leur essor à la fin du XIXe, avec notamment les suffragettes en Angleterre, mais cela n’est momentanément pas suffisant et, à la veille de la Première Guerre mondiale, les femmes sont toujours exclues de la vie politique.

 

La représentation des femmes dans les arts
… dans la littérature

L’héroïsme fait souvent allusion à un guerrier courageux, ayant le sens du sacrifice. L’héroïsme est alors vu comme uniquement masculin. Cependant, on constate dans la littérature du XIXe siècle que, parmi les romans qui ont eu beaucoup de succès, les héros principaux pouvaient aussi être des héroïnes. On peut prendre comme exemple, le roman de Charlotte Brontë, Jane Eyre, publié sous le pseudonyme masculin de Currer Bell en 1847 à Londres. Ce roman est intimement lié aux valeurs du féminisme : le personnage de Jane est indépendant et courageux, elle décide de prendre sa destinée en main. De plus, C. Brontë effectue une critique de la société victorienne qui stigmatise les femmes. On peut en effet rappeler que, à cette époque tout particulièrement, la femme est conditionnée au niveau social et culturel pour être passive, elle n’est jamais « mobile ». Dans Germinal, de Zola, « les femmes sont à la fenêtre et les hommes sont à la porte ». Cependant, dans Au Bonheur des Dames, Zola fait aussi vivre une héroïne, Denise, qui, bien que différente de Jane Eyre, transgresse tout de même cette « passivité » en partant travailler à Paris, une ville qui lui est inconnue.

 

… dans la peinture

Le XIXe se caractérise aussi par l’essor de nombreux mouvements picturaux tels que le réalisme, l’orientalisme, le romantisme, l’impressionnisme, etc. En Europe, devenir un maître dans son domaine devient un véritable enjeu. Il est alors particulièrement intéressant de s’apercevoir que nombre de peintres, parfois très connus, représentent des femmes dans leurs tableaux de manière récurrente.

Gustav Klimt (1862-1918) est, par exemple, le principal peintre autrichien du mouvement de la Sécession[1] et les femmes sont très présentes dans ses œuvres, comme Le baiser (1906) ou Portrait d’Adèle Bloch Bauer (1907), entre autres. Il en est de même pour Alfons Mucha (1860-1939), grand peintre tchécoslovaque de l’Art nouveau[2], dont la quasi-omniprésence des femmes caractérise ses tableaux, comme dans Les Saisons : été (1896).

Enfin, dans La liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix (1798-1863), peintre du romantisme français, la femme est représentée comme une allégorie et devient un emblème : c’est une femme du peuple qui incarne la liberté. La femme est au centre du tableau, elle porte le bonnet phrygien et elle tient le drapeau tricolore bleu, blanc, rouge. Dans ce cadre, la femme, en ce qu’elle représente la valeur française de la liberté, participe à l’idée nationaliste. Le XIXe siècle a également connu des femmes peintres talentueuses, souvent oubliées : Camille Claudel et Berthe Morisot en France, Olga Wisinger Florian en Autriche, Pola Modersohn Becker en Allemagne…

… dans l’opéra

À travers l’opéra du XIXe, la femme devient un personnage principal, l’héroïne d’une histoire (cf. I. A).

Dans l’opéra Carmen[3], composé en 1975 par le compositeur français G. Bizet (1838-1875), Carmen est un personnage séducteur et provocateur, en quête d’indépendance : la femme n’est plus décrite comme « passive ». Également, dans l’opéra La Traviata[4] composé en 1853 par G. Verdi (1813-1901), le personnage de Violetta incarne une icône féminine du Romantisme.

Si la femme a pu être héroïne d’opéra, elle a aussi été compositrice. Malheureusement, ces femmes talentueuses étaient effacées devant les conventions de la société et restreintes à leur rôle de mère ou d’épouse, les empêchant de se faire remarquer en tant qu’artistes. Pourtant, au XIXe siècle, les compositrices sont de plus en plus nombreuses : les Allemandes Fanny Mendelssohn (1805-1847) et Clara Schumann (1819-1896), ainsi qu’Alma Mahler (1879-1964), née dans l’Empire austro-hongrois.

 

L’essor du romantisme

L’essor du nationalisme dans l’art se traduit par l’essor du romantisme. Le romantisme est un mouvement artistique du XIXe, apparu au XVIIIe en Allemagne et en Angleterre et qui s’est diffusé par la suite dans toute l’Europe. Cet essor du nationalisme au XIXe s’explique aussi par l’émiettement du continent européen. En effet, lors du Congrès de Vienne de 1814 à 1815, juste après la défaite de Napoléon, les États vainqueurs se réunissent pour déterminer les frontières d’une Europe alors marquée par la puissance autrichienne. La thèse était en effet que l’unification de l’Europe passerait par une unification des peuples. Il y a ainsi la création de « communautés imaginées »[5] afin que, comme le disait Marx, « l’idée de la nation s’empare des masses pour devenir un pouvoir réel ».

Le romantisme se caractérise par la dominance de la sensibilité, de l’émotion et de l’imagination sur la raison et la morale dans le domaine des arts (littérature, peinture, musique…). Baudelaire écrit, dans le Salon de 1846, que le romantisme est selon lui « l’art de sentir ». Or, la plupart des artistes romantiques, reconnus par leur nation et proches des arts nationalistes, sont des hommes. On retrouve en Angleterre le poète Walter Scott, le peintre William Blake ou encore le dramaturge Shakespeare. En Europe latine, on connaît le peintre espagnol Francisco Goya ou bien, en France, les peintres Delacroix, Géricault, les écrits d’Hugo, Théophile Gautier ou Flaubert. En Allemagne, on pense à Goethe, aux frères Grimm ou encore à Friedrich. En Europe de l’Est, le phénomène n’échappe pas à la règle : les artistes les plus admirés sont des hommes, comme le compositeur Chopin né en Pologne, Schubert en Autriche, ou le peintre Ivan Aïvazovski et l’écrivain Pouchkine en Russie. Il y a très peu de femmes artistes reconnues : on peut citer Emma Brontë en Angleterre, ou encore Elisabeth Jerichau Baumann, mais aucune des deux n’est réellement reconnue par leur pays d’origine (Elisabeth Jerichau n’est par exemple pas reconnue dans l’art nationaliste de son pays, le Danemark, alors qu’elle est internationalement reconnue). Certaines femmes ont même dû prendre des pseudonymes masculins, comme la romancière française George Sand.

Il existe en revanche une pluralité de figures féminines créées par les hommes. On peut citer Marianne, allégorie de la Liberté dans le tableau de Delacroix, La Dame de Pique de Pouchkine, ou encore Atala au tombeau, de Girodet. Ainsi, le féminin sous le pinceau des hommes s’apparente à l’idée préconçue d’un idéal féminin. Le romantisme exacerbe la femme-objet dans l’art, en la rendant à la fois séductrice et « pure », chaste. Sa représentation renvoie à un canon bien précis, les femmes doivent renvoyer à des idéaux et des passions qui transcendent leur représentation.

Tableau des Sœurs Brontei peintes par leur frère Branwell

 

Nationalisme et construction des identités de genre

L’identité est à la fois mentale et physique. Elle se construit socialement puisque nous sommes tous des êtres sociaux, influencés par des facteurs socioculturels. Elle évolue également dans le temps, en même temps que les idéologies. Enfin, l’identité en sciences sociales peut être à la fois collective, mais aussi individuelle. Après avoir abordé l’identité à une échelle plus collective avec les « communautés imaginées », nous allons nous intéresser ici à l’identité individuelle de la femme, en Europe, au XIXe siècle. Le problème de l’identité culturelle féminine est qu’elle a été construite et imposée par une société patriarcale. Ainsi, la construction de l’identité nationale féminine est biaisée par son origine non pas féminine, mais masculine. L’image historique de la femme que l’on garde de cette époque, à travers la fiction à travers des romans, des peintures, des témoignages, est l’image que l’homme construisait aussi dans le réel. Le romantisme permet de nombreux lieux communs sur la nature de la femme. Durant le XIXe, la littérature, mais aussi la philosophie ou la médecine, a croisé leur domaine afin de « naturaliser » au possible la condition féminine. On retrouve ainsi des descriptions correspondant à un idéal masculin telles que « constitution délicate » ; « tendresse excessive » ; « raison limitée » ; « nerfs fragiles ». On voit ici que l’importance est mise sur l’infériorité non seulement physiologique, mais aussi intellectuelle de la femme. Ainsi, Diderot, dans son essai de 1772 sur les femmes, note que l’exaltation de la beauté féminine et du sentiment amoureux ne sont que « l’envers de l’enfermement de la femme dans son intériorité physique ». De ce fait, une femme ne peut être reconnue comme femme sans le soutien des hommes. Pour ce qui est du quotidien des femmes, elles sont relayées à la tâche domestique et au cadre intérieur, considérées comme des mères, des femmes au foyer qui ne peuvent accéder aux sphères sociales supérieures. Son identification à la sphère familiale la dépouille de son individualité, et c’est ce cliché que l’on retrouve dans les arts : la femme est femme au sens général, davantage un idéal de perfection qu’une personne pour elle-même. L’écart entre sphère publique (homme) et sphère privée (femme) s’accentue avec le nouveau visage de l’Europe après le Congrès de Vienne, puisque l’homme devient sujet autonome, national, participant à la fabrication de l’identité de son pays et donc directement lié à la souveraineté politique.

Le problème du regard masculin dans la construction de l’identité nationale de la femme en Europe est que les femmes se confortent dans l’idéal que les hommes leur demandent. Elles essayent de ressembler à ces figures fascinantes, littéraires et artistiques, du moins pour la classe privilégiée de la société. Cependant, pour comprendre le regard masculin au XIXe, il est essentiel de s’intéresser à la construction de l’identité masculine à cette même époque. Anne-Marie Sohn, historienne française, essaye d’illustrer dans son livre « Sois un homme! »: la construction de la masculinité au XIXe siècle, paru en 2009. Elle fait une étude globale de l’évolution de la masculinité au XIXe siècle. Elle en déduit notamment que l’habitus masculin des jeunes entre quatorze et vingt-cinq ans a connu un changement décisif à la fin de 1815 et 1900, soit durant la reconstruction de l’Europe. Les anciennes caractéristiques de virilité sont complétées, la valorisation de l’agressivité, du courage, de la supériorité physique sont rejoints par la maîtrise de soi, l’autonomie morale et la conciliation entre les citoyens. Le guerrier devient un gentilhomme qui courtise.

 

Féminisme et droits des femmes dans le contexte de la construction nationale

La lutte pour le droit des femmes est corrélée à celle de l’évolution du droit. Ainsi, les femmes, les féministes et les mouvements féministes entretiennent une relation étroite avec le droit. La question du droit des femmes est une question pourtant bien prise au sérieux par les hommes. Par exemple, dans son essai Culture du féminisme publié en 1902, Georg Simmel se montre « compréhensif » sur « l’hostilité des femmes à l’égard du droit ». On ressent quand même une certaine ironie et une infantilisation de la femme. Mais les femmes aussi commencent à se battre pour leur droit et pour un statut social égal à celui de l’homme. En effet, suite à la contribution des femmes dans la Révolution française, Olympe de Gouges réalise en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne comme contre-projet au texte original et Mary Wollstonecraft écrit, l’année suivante, Vindication of the Rights of Woman. Ainsi, il existe au XIXe siècle, un début de mouvements féministes en Europe et aux États-Unis qui réclament, avec le « réveil de la liberté » accordée aux hommes, leur liberté à elles, et notamment le droit de participer à la démocratie avec le suffrage et l’amélioration de leurs droits civils. Cependant, malgré un désir commun des femmes de tous les pays de s’émanciper de plus en plus, la difficulté pour réaliser une synthèse de la situation européenne réside dans la diversité du droit en Europe et de sa standardisation selon les Codes nationaux. On peut néanmoins distinguer quatre familles juridiques : le droit français, germano-autrichien, anglais et scandinave. De ce fait, durant cette période, c’est le Code civil autrichien qui donne le plus d’autonomie aux femmes. En effet, contrairement aux autres pays, la femme mariée, comme célibataire, peut utiliser la justice à ses fins bien que le mari reste, certes, le chef de famille et qu’il dispose de ses biens. La lutte féministe par les femmes est donc fortement corrélée aux avancées du droit. On peut retenir ainsi quelques dates clés en Europe au XIXe siècle. En 1792, on peut noter deux événements importants juste avant le début du siècle : d’une part, en France, la mise en place du divorce et, d’autre part, en Angleterre, la publication de l’ouvrage de Mary Wollstonecraft qui a été évoqué précédemment. En 1860, en Angleterre, les suffragettes commencent à manifester pour le droit de vote. En 1888, le Conseil International des femmes est créé. Entre 1818 et 1920, la plupart des Européennes obtiennent le droit de vote : en Allemagne, Pologne, Autriche, Hongrie, Norvège, Islande. En France, il faut attendre 1944. Ainsi, durant la révolution du « printemps des peuples » de 1848, on voit des femmes sur les barricades et des clubs démocratiques dans toute l’Europe. Elles réclament le droit de participer aux affaires de l’État. On peut citer Jeanne Deroin à Paris ou Karoline Perin à Vienne.

 

Pour conclure, on ne peut pas dire que le nationalisme ait totalement été masculin. Il a certes été envisagé avant tout par un regard masculin, notamment dans l’art et dans le cadre de la construction d’une identité culturelle idéale. Cependant, il y a eu des femmes dans l’Histoire, des femmes qui ont fait l’Histoire, qui ont apporté leur vision de la nation et du nationalisme. Le problème n’est pas tant que le nationalisme ait été masculin, puisque l’Europe était une société principalement masculine, mais que les hommes aient décidé d’évincer les femmes de ce nationalisme. Le problème du regard masculin dans l’art, et donc la femme modelée par le regard masculin, est toujours un problème actuel, notamment dans le monde du cinéma ; c’est ce que souligne Iris Brey dans son livre Le regard féminin : une révolution à l’écran, publié en 2020.

 

[1] Mouvement de la Sécession : mouvement parallèle à l’Art nouveau. Il se développe en Allemagne et en Autriche. Il s’inspire du symbolisme et tend à contester les préceptes de l’académisme.

[2] Art nouveau : mouvement décoratif relatif à la peinture, l’architecture, les arts décoratifs, le design. Il caractérise une réaction à l’impressionnisme qui dissout les formes : dans l’art nouveau le trait est net, les motifs (femmes, feuilles, fleurs, évocations symboliques) sont stylisés.

[3] L’opéra Carmen est inspiré de la nouvelle de Prosper Mérimée.

[4] Inspiré de La dame aux camélias d’Alexandre Dumas.

[5] Expression issue des travaux de l’historien Benedict Anderson qui a beaucoup travaillé sur l’essor des nationalismes.

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