La mode : « un éternel recommencement »

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Photo de couverture : Kunsthal Rotterdam, Jean-Paul Gaultier. À droite : Collection Dada, PAP femme printemps/été 1983.  À gauche : Collection House of Pleasures, PAP homme printemps/été 1997, corset. Photo FaceMePLS (The Hague, The Netherlands), CC BY 2.0 via Wikimedia Commons

La mode se renouvelle continuellement, mais paradoxalement, elle puise souvent dans celles du passé pour proposer de nouvelles silhouettes. Les créateur.rice.s et couturier.e.s se sont largement inspiré.e.s et s’inspirent toujours de ces styles et modèles iconiques que l’on nomme aujourd’hui « rétro », comme les robes charleston des années 1920 ou bien les épaulettes des années 1980.

La mode « rétro » implique de créer un vêtement nouveau, dans l’air du temps, avec des éléments du passé qui peuvent être perçus comme conventionnels. Par exemple, le tailleur en tweed inventé par Chanel dans les années 1950 s’offre une seconde jeunesse pour la collection hiver 2004-2005 lorsque des détails anti-bourgeois furent ajoutés, comme des coutures effilochées et des bords francs (LOSCHEK Ingrid, ndlr.). L’idée d’utiliser des ourlets coupés avait été proposée au début des années 1980 par la vague de créateurs japonais d’avant-garde comme Rei Kawakubo. Ont donc été mixés une tenue iconique devenue alors désuète et des détails de couture emprunts à des expérimentations de mode du passé : le modèle trop classique est déconstruit pour le rendre de nouveau désirable aux yeux de la jeune génération.

La référence au passé dans le costume historique avant le XX siècle : d’un besoin de marqueur d’autorité à un phénomène de mode étroitement lié aux évolutions socio-politiques.

L’idée de réutiliser des modes du passé n’est pas nouvelle et s’observe déjà dans les périodes les plus anciennes. Certains vêtements et insignes du pouvoir de la Rome antique étaient repris comme symboles d’autorité universelle par les empereurs byzantins, qui se considéraient comme les héritiers de l’Empire romain. Le loros, par exemple, qui présentait l’aspect d’une écharpe en tissu ou en cuir brodé, insigne impérial par excellence dans la civilisation byzantine, était dérivé de la toge triomphale du consul de la Rome antique. Il fut ensuite à son tour abondamment emprunté par les souverains occidentaux du Haut Moyen Âge jusqu’au XIIᵉ siècle comme marqueur d’autorité. Les modes plus anciennes étaient donc réemployées pour soutenir une légitimité du pouvoir, ou pour évoquer un âge d’or passé.

L’antiquité est en outre une source d’inspiration importante dans l’art et la mode de plusieurs époques. Durant la période moderne, les productions artistiques sont marquées par les références antiques qui servent notamment à la propagande politique des élites. Par exemple, le roi de France Henri II affectionnait particulièrement les armures d’apparat alla antica romana (REVERSEAU Jean-Pierre, ndlr.). À partir de la fin du XVIIIᵉ siècle, après le bouleversement de la Révolution française qui donna naissance à une plus grande liberté des mœurs, la mode qui s’inspire des tenues gréco-romaines sévit en Europe : les robes deviennent légères et flottantes avec une taille marquée sous la poitrine, libérant ainsi les corps des femmes (BOUCHER François, ndlr.) (fig.1). Au XIXᵉ siècle, après l’époque révolutionnaire, la période de paix et l’essor de la classe bourgeoise implique des désirs tournés vers une recherche de l’esthétisme au détriment du sens pratique (BOUCHER François, ndlr.). Le corset fait son apparition et dans le style romantique qui sévit alors, les femmes s’étranglent la taille et portent des manches et des jupes volumineuses qui rappellent les modes de la période moderne (BOUCHER François, ndlr.). La crinoline du Second Empire s’apparente par exemple aux robes à paniers du XVIIIᵉ siècle, mais s’en éloigne par la forme (BOUCHER François, ndlr.).

Fig.1 : Journal des dames et des Modes, Robe inspirée de la mode gréco-romaine, 3 août 1801, Rijksmuseum, CC0, via Wikimedia Commons

 

Les inspirations du passé dans la première moitié du XXᵉ siècle

Au début du XXᵉ siècle, les couturier.e.s s’inspirent aussi des modes anciennes, mais contrairement aux périodes antérieures, le caractère inédit et la soumission à une société plus consumériste prédomine. Lors du premier conflit mondial, les femmes avaient participé à l’effort de guerre : le costume avait donc petit à petit évolué vers un style plus simple et plus pratique. Parce qu’elles avaient compris ce changement, des femmes vont alors dominer le marché de la couture, comme Jeanne Lanvin ou Gabrielle Chanel (BOUCHER François, ndlr.). Madeleine Vionnet renouvelle la simplicité des vêtements de la Grèce antique qui drapent le corps et sont attachés par des épingles, pour créer une silhouette épurée et moderne pendant l’entre-deux-guerres. En outre, les créateur.rice.s ne se contentent pas de puiser leur inspiration dans le vêtement du passé, mais la cherchent aussi dans d’autres formes artistiques anciennes comme l’architecture, la céramique, la peinture, etc. Madeleine Vionnet réutilise, par exemple, les motifs du répertoire des vases attiques, et Madame Grès insuffle l’esprit de la statuaire antique dans ses robes drapées et asymétriques.

Dans les années d’après-guerre, Christian Dior invente le Newlook, une silhouette qui s’inspire des tenues des femmes avant le premier conflit mondial avec une taille fine et marquée, des hanches mises en valeur et une jupe ample qui descend en-dessous du genou (fig.2). Il rompt ainsi avec la rigueur de mise dans la mode durant le conflit.

Fig. 2 : Denver Art Museum, Christian Dior, ensemble de la collection printemps-été 1947,
photo Spirited Michelle, CC BY-SA 4.0n via Wikimedia Commons

 

Apparition de la mode « rétro » dans le mouvement post-moderniste

Le mouvement post-moderniste, qui sévit à partir des années 1960 dans l’art, se développe aussi dans le domaine de la mode : la tendance du « rétro » apparaît, les créateur.rice.s font revivre les vêtements du passé et les croisent avec d’autres influences pour reconstruire une silhouette unique créée dans un mix & match de différentes inspirations culturelles au niveau du style, de la coupe, des couleurs et motifs ou des matières (ENGLISH Bonnie, ndlr.). Ce mélange a pour but de déconstruire l’image du « bon goût » et de casser les codes d’une mode conventionnelle et classique (ENGLISH Bonnie, ndlr.). Certains vêtements du passé deviennent des basiques comme le jean, porté à l’origine au XIXᵉ siècle par les ouvriers et cow-boys de l’Ouest américain et remis au goût du jour par la jeunesse contestataire des années 1960 et 1970 (BOUCHER François, ndlr.).

Le retour des modes du passé dans les collections des créateur.rice.s s’intensifie, surtout depuis le défilé « Rétro Quarante » d’Yves Saint Laurent le 29 juillet 1971 sur le thème de la décennie marquée par l’occupation de Paris (Musée Yves Saint Laurent Paris, ndlr.). La collection fera scandale, mais sera le point de départ du mouvement rétro qui gagnera aussi la rue (Musée Yves Saint Laurent Paris, ndlr.). L’intérêt renouvelé pour les films d’époque ou hollywoodiens des années 1920 à 1940 eut un impact aussi sur la vague d’inspirations pour les modes passées chez les créateur.rice.s de cette période (ENGLISH Bonnie, ndlr.).

Dans les années 1980, le Newlook inventé par Christian Dior et les sous-vêtements des années 1950 sont renouvelés par des créateur.rice.s comme Thierry Mugler, Vivienne Westwood ou encore Jean-Paul Gaultier, qui réhabilitent en vêtements de dessus le corset, les gaines et les jarretières de manière contemporaine, en mettant en valeur les corps des femmes sans les emprisonner (fig.3). Ces références aux modes passées, mais réutilisées pour coller à la vague du sportswear, du culte du corps et du power dressing avec de nouvelles matières extensibles et confortables seront exploitées par tou.te.s les créateur.rice.s de la décennie. Les créateur.rice.s japonais.e.s se lancent aussi dans des recherches novatrices à contre-courant du culte de la beauté à l’Occidentale, prouvant ainsi que la mode n’est pas seulement tournée vers l’Occident. Iels s’inspirent notamment de coupes, matières, couleurs, motifs et techniques, provenant de traditions japonaises ancestrales, comme le kimono.

Fig. 3 : Musée des beaux-arts de Montréal, Exposition Jean-Paul Gaultier, Printemps été 1989, robe cage, photo Helene Samson, CCB BY 2.0 via Flickr

 

Dans les années 1990, les créateur.rice.s continuent leurs expérimentations de déconstruction. La silhouette devient plus minimaliste : resurgissent alors les robes non-ajustées des années 1920 ou les codes des années 1960. À contre-courant, la mode du vintage se diffuse largement. Le look « bohème » s’inspire des années 1970 : sont réutilisés des vêtements de seconde main pour en construire de nouveaux et les articles neufs présentent un aspect usagé comme chez Martin Margiela. Mouvement initié dans les années 1980, l’éclectisme des inspirations des créateur.rice.s, qu’elles soient historiques, ethniques, etc., est à son comble. On assiste aussi depuis cette décennie à une montée en puissance du branding : les designers des grandes maisons puisent dans les codes fondateurs du style de la marque pour proposer de nouvelles collections. L’idée est de faire reconnaître au premier coup d’œil la griffe portée, notamment grâce au nom de la marque ou au logo. Dans les années 1990, initiées par les créateurs new-yorkais, les lignes de prêt-à-porter des grandes maisons de couture s’invitent même dans les défilés (ENGLISH Bonnie, ndlr.). La haute-couture ne donne plus l’impression d’être réservée à une élite et l’on peut s’offrir un parfum, des lunettes, ou d’autres produits dérivés de marques de luxe comme Chanel ou Gucci. Leurs publicités insistent sur les concepts de prestige et d’élégance intemporelle.

La mode « rétro » dans le nouveau millénaire

Depuis les vingt dernières années, les grandes maisons s’invitent de plus en plus dans les musées pour des rétrospectives sur leurs collections, attirant une foule de visiteurs, comme celle en 2010 sur Yves Saint Laurent au Petit Palais à Paris (ENGLISH Bonnie, ndlr.). Les anciennes créations deviennent ainsi des trésors nationaux, et ces expositions une vitrine marketing supplémentaire pour ces grandes marques de luxe (ENGLISH Bonnie, ndlr.). Le prêt-à-porter suit aussi cette tendance : les marques rééditent d’anciens modèles iconiques qui ont construit leur renommée.

Plus nous avançons dans le temps, et plus les références de modes historiques changent. Dans les années 2010, la mode des années 1980 apparaît dans les défilés avec le retour des épaulettes par exemple. Ces dernières saisons, nous observons un renouveau des années 1990 avec les crop-tops, les vêtements à découpes, le total look jean ou le retour de la robe nuisette.

La mode est donc bien, selon la formule très usitée, « un éternel recommencement ». Mais si elle fait appel à un passé qui évoque une certaine nostalgie ou un lien émotionnel, elle tente à chaque fois de se renouveler. Ces dernières années, l’esprit corset du XIXᵉ siècle s’invite à nouveau dans les collections, évoquant un esprit sensuel à l’image des années 1980, mais revisité dans une version technique et futuriste comme dans le défilé d’Alexander Mcqueen en 2018 (fig.4) ou celui de Balmain en 2023.

Fig. 4 : Défilé Alexander Mcqueen, Automne-hiver 2018, photo Christopher Macsurak, CCB BY 2.0 via Flickr

Bibliographie :

  • Bosc, Alexandra, et Saillard, Les années 50: la mode en France, 1947-1957. Paris: Paris Musées, 2014.
  • Boucher, François. Histoire du costume en Occident : des origines à nos jours. Paris: Flammarion, 2008.
  • English, Bonnie. A cultural history of fashion in the 20th and 21st centuries: from catwalk to sidewalk. Londres : Bloomsbury, 2013.
  • Fukai, Akiko, Suoh, Tamami et Iwagami Miki. Fashion: une histoire de la mode du XVIIIe au XXe siècle. Édité par Kyoto costume institute. Köln: Taschen GmbH, 2002.
  • Loschek, Ingrid. When clothes become fashion: design and innovation systems. Oxford: Berg, 2009.
  • Müller, Florence, et Chenoune, Farid. Yves Saint-Laurent (cat. exp. Petit Palais-musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, 11 mars-29 aoüt 2010). Paris: Éditions de la Martinière, 2010.
  • Musée des arts décoratifs. Madeleine Vionnet, puriste de la mode (cat. exp. Paris, Les Arts décoratifs, juin 2009-janvier 2010). Édité par Pamela Golbin. Paris: les Arts décoratifs, 2009.
  • Reverseau, Jean-Pierre. « Henri II mécène des arts ». Dossier de l’Art : Henri II et les arts, 268, 2019, p.70-73.

Sitographie :

  • Musée Yves Saint Laurent Paris. En ligne, museeyslparis.com, consulté le 17 mai 2023.
  • Fashion Institute of Technology (New York), Fashion History Timeline. En ligne fashionhistory.fitnyc.edu, consulté le 17 mai 2023.
  • Condé Nast, Vogue. En ligne vogue.fr, consulté le 18 mai 2023.

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