Handpoke : la technique du silence

Tatouage, inspiration indigène

Dimitri Biazizo est un tatoueur pas comme les autres. Il est français, mais il aurait pu être né au Brésil. Son art, profondément sensible et humain, s’inspire entre autres des motifs indigènes des peuples Kaxinawá.

« J’allais en Bolivie et bah, je n’y suis jamais arrivé. »

« Ah oui ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« J’ai pris un vol pour Rio, car c’était moins cher que les billets pour La Paz. Je me disais qu’à partir de là, j’allais me débrouiller en bus. »

« Effectivement, c’est encore un peu loin, de Rio à La Paz… »

« Ouais, sur la carte ça faisait plus près… Mais ce n’est même pas la distance qui m’avait empêché de continuer. C’était le Brésil. L’atmosphère ici m’a tellement plu que j’ai décidé de rester un peu plus. Et à la fin, je n’ai plus jamais bougé. »

« Et la Bolivie ? »

« Apparemment, elle non plus n’a pas bougé. Un jour, j’irai. »

Il paraît que le Brésil fait cela aux gens : on tombe amoureux à tel point qu’on laisse de côté nos projets, on reste quelques jours de plus, et parfois on s’y installe définitivement.

En 2015, Dimitri a pris son sac à dos et est parti de sa ville natale Annonay (Ardèche – France). Il devait rejoindre un groupe d’amis en vacances en Amérique du Sud. Ces trois semaines se sont transformées en six ans et le retour en France n’est toujours pas prévu.

Le Dimitri de l’époque n’est plus le même d’aujourd’hui : il a échangé la construction pour l’art, le vélo pour le surf et la vie sédentaire pour celle de la découverte.

Il y a tout juste 4 ans, dans le quartier-favela de Vidigal à Rio que le tatouage a fait l’avènement dans sa vie. Dimitri y a rencontré Arthur, un jeune Néo-calédonien qui lui a enseigné la technique du Handpoke.

Tout comme le tatouage qui se fait à la machine électrique, la technique du Handpoke consiste à introduire de l’encre sous la peau à l’aide d’une aiguille, afin d’y laisser une trace permanente. Par contre, le Handpoke est une méthode entièrement manuelle et par conséquent plus artisanale.

Par l’absence du bruit électrique, Handpoke est souvent surnommé la technique du silence. À part l’équipement de base – l’aiguille, l’encre et les objets nécessaires pour l’hygiénisation – la méthode est pratiquement sans contrainte de lieu : le tatouage peut être fait sur la plage à l’ombre des palmiers, au bord de la route, tout comme au sommet de la montagne.

Pour une manipulation de l’aiguille plus commode, Dimitri utilise un bâtonnet de bambou, une adaptation ingénieuse d’une paille écologique qu’il a reçu d’un ami au cours de ses voyages.

Durant plusieurs années et en plus de son travail dans la construction sur le projet de Cidade Matarazzo à São Paulo, Dimitri s’est entrainé au Handpoke, le plus souvent sur lui-même ou sur des amis-cobayes.

Puis, il est parti pendant 1 an autour du Brésil où il a parcouru divers paysages depuis la côte de la Serra Atlântica jusqu’au Cerrado, Caatinga et la forêt amazonienne. Ses moyens de transport ont été tout aussi variés que les endroits visités : combi, moto, vélo, bus, autostop, marche et d’autres.

« J’ai traversé le centre du Brésil en camion d’ananas. Partis de Bahia, après sept jours de voyage continu, on est arrivés dans un village dans l’état de Mato Grosso. Ici, ce sont de vastes espaces agricoles et des villages au milieu de nulle part fondés dans le but d’exploiter les terres environnantes. »

Dans ces villages, généralement il n’y a pas de tatoueurs. Dimitri arrivait, rencontrait des gens, passait plusieurs jours à travailler, tout en découvrant l’endroit et les alentours, avant qu’il ne reprennait la route.

« Il y avait une fille, par exemple, qui m’avait demandé de lui tatouer un petit cœur sur son doigt. Elle a adoré le résultat. Le lendemain, quatre de ses copines sont venues me voir, pour que je fasse exactement la même chose. Le tatouage me permettait de rencontrer les locaux et de gagner un peu d’argent pour la suite du voyage. »

Plus loin encore, dans l’état d’Acre, à la frontière avec le Pérou, Dimitri s’est familiarisé avec les cultures amérindiennes qui ont influencé plus que tout autre chose son art. Pendant trois mois, il a fréquenté les villages indigènes et a découvert leur cosmovision.

« Les symboles géométriques que l’on retrouve chez les peuples d’Acre sont le résultat du contact avec le monde invisible, qui se passe pendant les rituels d’ayahuasca. Par exemple, les Kaxinawá sont connus pour pratiquer ces rituels assez fréquemment, généralement une fois par semaine. Parmi les représentations des animaux stylisés, on retrouve le plus souvent le serpent – a jiboia – qui est considéré comme l’être spirituel suprême. Le jaguar – a onça – est aussi très fréquent, ou bien le papillon – a borboleta – qui se réfère au féminin. »

Les indigènes utilisent les fruits de jenipapo pour obtenir la teinte noire et d’urucum pour la couleur rouge. Les peintures corporelles sont censées procurer de la force à la personne qui les porte. On peint aussi les maisons et les objets, pour les protéger de mauvais esprits.

Dans les dessins, peintures et tatouages de Dimitri, nous retrouvons ce langage des peuples amazoniens : son coloris caractéristique, les motifs géométriques sacrés et la symbolique du panthéon animalier.

Quand il est retourné à São Paulo, Dimitri a reçu la proposition de reprendre son poste de gérant de chantier au projet de Matarazzo. Toutefois, imprégné de milliers d’impressions et avec l’expérience dans la pratique de tatouages, il a décidé de ne pas accepter et de suivre sa propre voie.

Après un an de nature et de plages, il s’est installé dans un petit appartement au dix-huitième étage d’un édifice au centre-ville, à la vue panoramique plus qu’urbaine. Aujourd’hui, c’est ici sa maison, son studio et son mini jardin botanique.

Dimitri dessine, peint et prépare ses tatouages à la main, mais aussi à l’aide d’un programme spécialisé sur sa tablette. Ce logiciel lui permet une parfaite précision, ainsi qu’un moyen très pratique pour le travail en binôme avec ses clients sur les nouveaux concepts de tatouages.

« Certains viennent avec une idée assez précise de ce qu’ils veulent. D’autres s’identifient avec mon style, à travers les tatouages que j’ai faits à leurs amis ou bien d’après ce qu’ils ont vu sur mon Instagram, et ils me confient la création du dessin. À São Paulo, les gens qui veulent un tatouage fait à la machine, sont un peu plus nombreux. Quand je pars dans la nature – plages, montagnes, parcs naturels – c’est plutôt la technique manuelle du Handpoke qui est demandée. Ces clients-là ont une conception proche de la mienne, plus rituelle. »

Dans l’isolement, pendant les périodes les plus graves de la pandémie, Dimitri se concentrait sur la peinture à l’aquarelle. Il a créé des tableaux inspirés de photographies et une série de dessins-amulettes.

Avec une formation technique et une opportunité de carrière chez une compagnie de construction internationale, on ne peut qu’admirer la volonté de Dimitri de poursuivre un chemin artistique, peut-être plus instable et épineux, mais plus proche de son âme.

Il n’est toujours pas facile avec la pression de nos proches et pire, avec la pression de soi-même et de notre infatigable rationalisme, de faire ce type de choix. Par peur de l’incertain, on se laisse souvent dissuader de nos rêves, en allant vers le sûr et le raisonnable au détriment de l’intuition.

Dimitri est une de ces personnes qui ont un penchant naturel à écouter son instinct. Non, il ne se jette pas dans l’inconnu la tête la première, il décide de lui-même en écoutant la voix de ses passions : celle de l’art et celle de l’humain.

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