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Entrevue d’artisan.e | Gaston Lavoie : Sculpter soi-même son plaisir

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Gaston Lavoie est un sculpteur autodidacte qui aime explorer la matière. Que ce soit le plexiglas, la pierre ou le métal, il se laisse inspirer par tout ce qu’il touche. Gaston, c’est l’art du plaisir ou le plaisir de l’art.

 

Il y a des gens qui boudent leur plaisir, d’autres qui le cultivent. Gaston Lavoie fait partie de ces derniers. Il ne fait pas que le cultiver, il le sculpte. Menuisier de formation, il a l’habitude de travailler la matière et d’en voir le résultat. Comme il le dit lui-même sur son site (www.gastonlavoie.ca), il a créé des œuvres sculpturales de façon sporadique pendant les quarante premières années de sa vie. Et puis sournoisement, le besoin d’en faire plus jumelé avec son insatiable curiosité pour la matière, les formes et les couleurs ont pris davantage de place dans sa vie. Il a réalisé au moins 90 œuvres depuis 2001. Pour mieux comprendre cette passion, je l’ai interviewé via Zoom.

J’aimerais que tu précises ta pensée au sujet du plaisir.

Je vais commencer par un mot italien pienezza, ça veut dire plénitude. C’est tellement dans le moment où je crée. Je vais te donner un exemple : je vois une pierre, je me dis cette pierre-là, elle m’appelle, je la prends, je la transporte, elle est d’une grosseur différente, je la prends, la regarde, l’apporte. Je mets de la musique, je mets mes coquilles, je me protège, car c’est de la pierre. Tu es en harmonie, tu es satisfait de ta technique, tu es heureux de voir ce qui apparaît. Ça, c’est une des formes de plaisir à sculpter. Des fois, c’est une des pièces que tu as oubliées, j’en ai fait beaucoup. Cette semaine, je suis allé à Montréal, j’ai fouillé et j’ai trouvé une pièce que j’avais oubliée. C’était un plaisir de la revoir et c’est sorti comme ça. C’était ça que je voulais dire, pas seulement dans la sculpture, mais aussi dans le dessin. Ça, c’est un aspect du plaisir. Le plaisir est également dans la rencontre avec les gens. On parle de ce que j’ai fait, de ce qu’il y a sur le terrain, de différentes affaires. J’ai un immense plaisir. On parle plus au niveau de la créativité. C’est sur le court terme de la création et sur le long terme aussi dans l’échange.

 

Je sais que tu explores à peu près tous les matériaux, lesquels sont les plus inspirants?

En fait, il n’y en a pas de plus inspirant, j’ai constaté cela après quelques années. Je travaille par séquence. Je commence par travailler, disons une combinaison de verre et de bois et je vais faire environ de deux à cinq pièces. J’explore ce sujet-là à fond et une fois que j’ai terminé ces œuvres, je vais vers d’autres choses. J’abandonne souvent de trois à six mois, un an, deux ans et ensuite, je retourne à cette technique-là, à cette manière de travailler. Il n’y a pas de matériaux en tant que tels qui sont inspirants les uns plus que les autres. Je pars beaucoup du bois, de la pierre et par la suite c’est devenu multiple. J’ai travaillé le métal, le bois, le bois de chauffage entre autres. Le matériau avec lequel je n’aime pas travailler, eh bien c’est le plastique. J’ai déjà essayé, bien qu’il n’y ait pas de problème au niveau de son degré de résistance, mais je n’aime pas ce matériau-là.

 

Est-ce qu’il y en a un qui te résiste et que tu t’obstines à vouloir travailler ? Ou tu as laissé tomber?

La résistance est dans le matériau, mais c’est certain que la pierre est dure à travailler, on peut appeler ça une résistance, mais je suis combatif, je n’abandonne pas. C’est de l’apprentissage. Quand je débutais, je ne sculptais pas avec des outils électriques, c’était avec le burin et j’ai cassé beaucoup de nez. Quand tu parles de visage (en sculpture) c’est le nez qui apparaît, ça avançait, ça avançait et pis paf tu casses le nez. J’ai appris en travaillant. Je pense que la résistance vient du fait que ta technique n’est pas à point. Tu es peut-être inspiré, tu es peut-être artistique, mais c’est comme n’importe quel métier, profession ou arts. Il faut que tu aies une norme de dix mille heures. Tant que tu n’as pas fait tes 10 000 heures de pratique, tu ne possèdes pas ta technique. À partir de 10 000 heures, tu commences vraiment à procéder. Comme celles (les photos) que je t’ai envoyées, j’ai fait des choses que je n’aurais pas pu faire au début. Il y a du contre-plaqué, il y a des cercles très minces que j’ai faits à main levée avec un exacto. Mon cercle est vraiment précis, je n’aurais pas pu faire ça il y a six ans. La résistance vient du fait que ce n’est pas assez travaillé, je pense. Les matériaux comme le métal, ça vient du fait que tu n’as pas l’équipement requis. J’aurais aimé un moment donné fondre, c’est-à-dire mouler une pièce, mais il faut énormément d’équipements et il faut des techniques très précises. Et si jamais je veux faire un bronze, je vais passer une commande à une entreprise qui fait cela.

 

Comme tu le dis si bien, tu es autodidacte. Alors est-ce que tu te dis quelques fois qu’il te manque quelque chose ? Est-ce que tu fais des recherches ?

Je n’ai pas vraiment de démarche, j’ai commencé très jeune en fait. On était très pauvre et on n’avait pas de jouets. Je me suis fait un avion comme je le dis dans mon histoire sur le site. Je ne me suis jamais posé de questions, je ne fais pas partie d’une école artistique précise. Ce que je fais en général, comme Chaman, le gros bonhomme en contre-plaqué et bien c’est après l’avoir créé, que je vais voir si quelqu’un travaille comme moi ! J’avais vu au musée Georges Pompidou quelqu’un qui travaillait du contreplaqué. C’était des pièces immenses, mais entièrement faites par ordinateur et coupées avec des machines super performantes. C’était magnifique, mais je n’y avais plus repensé. Ce que j’avais vu, c’était des bols faits avec du contre-plaqué. À de très rares reprises, je suis allée voir comment on fait quelque chose comme je suis aussi menuisier. Seulement, les techniques pour couper, pour assembler, je m’y connais assez et la seule personne qui me donne des conseils à ce niveau, c’est mon fils Alexis. « Si tu fais comme ça dans de grandes dimensions, ça va être incroyablement beau ». Ou il me conseille d’essayer autre chose artistiquement, mais pas au niveau de la technique. On n’est pas tout à fait dans le même domaine. Il peut me dire entre autres : « Ça, ce n’est pas le meilleur que t’aies fait ». Louise (ma conjointe) donne aussi son avis. Souvent, ça confirme ce que je pense déjà. Quand je fais quelque chose, certaines étapes peuvent prendre 2-3 jours. Et si je ne suis pas vraiment satisfait, Louise viendra pour ajouter son très utile grain de sel.

Depuis deux ans, nous vivons certaines contraintes, est-ce que la sculpture t’a permis ou t’aides à te créer un semblant de normalité ?

Oui, ç’a été très utile. En fait, j’ai vécu comme tout le monde des angoisses, de la peur pour tes proches, de la peur pour toi. À un moment donné, j’étais dans le vide, je ne créais pas. Ça m’arrive souvent de toute façon, une sorte de latence pendant laquelle je ne fais rien. Et quand j’ai recommencé à en faire en deux séquences comme celle-ci en ce moment, ça me fait un bien énorme, ça me permet de relativiser et de réfléchir de façon plus calme. C’est une espèce de cure dans mon cas.

 

Comment se déroule ton processus de création ? Tu pars d’une idée ? D’un croquis ? Etc.

C’est vraiment divers, ce qui m’inspire c’est la matière, ça a toujours été cela. Même avant d’en faire régulièrement, le bois, la pierre m’ont toujours appelé. La matière est très importante, c’est une des choses qui m’inspirent. Les personnes qui m’inspirent ? Il y’a mon épouse qui m’a permis de créer lorsqu’elle était enceinte, son visage du moins, la vision que j’en avais à ce moment-là. Ma fille, quand elle a fait une fausse couche, ça m’a inspiré une œuvre qui s’appelle « La fille brisée » et c’est fait avec du tissu que j’ai collé dans de la peinture fraîche. Il y a Louise B (une amie), c’est sa personnalité qui m’a inspiré une pièce qui est sur mon site internet et qui s’appelle « La belle dame ». L’inspiration chez les gens, c’est généralement positif. Quand vous avez fait une commande, je ne vous connaissais pas alors j’ai posé des questions. Je vous vois comme un couple et ça m’inspire un modèle qui voit, un autre qui ne voit pas. Il y en a un qui n’a pas de bouche, l’autre pas d’yeux, ça devient une inspiration.

Mon inspiration part vraiment de la matière brute, de la forme de la pierre, des angles. Moi, je vais y voir un visage et ce visage me dit : « moi j’y vois un corps et ce corps-là, c’est soit de la pierre soit du bois ». Je le vois qui danse ou qui va faire un signe ou va être stable. Je ne pars jamais de croquis, c’est vraiment exceptionnel quand j’en fais.

 

Ton fils est un peintre reconnu dans le milieu des arts (Alexis Lavoie), avez-vous des échanges sur l’art ? Sur ton travail ? Si oui, qu’en retires-tu ?

Le rapport qu’on a… il va me faire une remarque, je vais lui demander quel tableau il a vendu, mais on ne parle pas beaucoup d’art en tant que tel.

 

Tu as fait des expositions de groupe et des expositions solos. Quels sont les commentaires que tu retiens et qu’est-ce que tu retires de ces expositions ?

Un aspect très positif parce que j’ai des feed-back sur ce que je fais. J’aime l’aspect social de l’exposition, rencontrer du monde, le vernissage. Ce qui me plaît surtout, ce sont les commentaires. Ça peut être mon frère que je n’ai pas vu depuis un bout de temps qui me dit : « Ouan t’es rendu loin des canards, c’est positif, tu progresses ». Ou encore Johanne qui m’a dit : « Pourquoi tu fais tant de fesses et de seins ? » Ce à quoi je réponds : « C’est des lignes, c’est beau et j’aime faire des lignes ». Je n’ai pas encore entendu des choses du genre « Comme c’est beau ce qu’il fait, mais ça ne va pas avec mon sofa ». Les remarques et commentaires ont toujours été positifs en fait. Des expos que j’ai faites, eh bien… j’ai toujours vendu au-delà de ce que je pensais vendre. C’est positif à ce point de vue-là. Ce que j’aime moins dans les expos et il faut que je le dise, c’est la coterie, le marketing, cependant ça fait partie de la « game ». J’ai beaucoup de mal avec ça, mais globalement c’est positif. Durant la pandémie, j’ai eu une offre que j’essaie de remettre en place : celle d’exposer dans une maison de la culture à Montréal. Ce qui pour moi serait complètement nouveau et que j’ai décliné à ce moment-là.

 

Si tu as des choses à ajouter, ne te gêne pas.

On a fait le tour de la question. Créer tient mes sens en éveil, je suis très heureux d’avoir cette chance-là, d’avoir une passion. La retraite n’en a été que plus agréable et ç’a été plus facile de faire face à la pandémie.

Peut-être que nous nous croiserons lorsque sa prochaine exposition aura lieu.

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