10 questions à Marine Bachelot Nguyen, auteure-metteure en scène

Qui est Marine Bachelot Nguyen ?

Je suis une autrice et metteuse en scène française, née en 1978 d’un père breton et d’une mère vietnamienne. Je fais partie du collectif d’auteur.e.s-metteur.e.s en scène Lumière d’août, compagnie théâtrale que nous avons fondée il y a plus de 15 ans à Rennes, dans une amitié et un compagnonnage littéraire et artistique. J’ai écrit une quinzaine de pièces longues et courtes dont plusieurs sont éditées chez Lansman. Mes textes sont créés par moi ou d’autres metteur.e.s en scène, essentiellement en France, mais aussi en Suisse, dans quelques pays africains et bientôt peut-être au Québec.

Marine Bachelot Nguyen

 

La place du chien (sitcom canin et postcolonial), Les ombres et les lèvres, Histoires de femmes et de lessives, La femme, ce continent noir, ou encore À la racine montrent votre militantisme. Comment expliquez-vous que votre parcours de création soit lié au féminisme et à la mémoire postcoloniale ? D’où vient cette volonté de présenter ces sujets ?

A l’université, dans les années 2000, je travaillais déjà sur le théâtre politique et me revendiquais de cette filiation. Ma rencontre avec le militantisme féministe, à partir des années 2007-2008, a beaucoup nourri mon travail artistique : un besoin de traduire, partager et mettre en chantier ce que je découvrais théoriquement, émotionnellement, politiquement. Une urgence à dire, à explorer la complexité des héritages féministes dans mes pièces et spectacles. Le féminisme intersectionnel qui articule les différents systèmes de domination (sexe, race, classe, orientation sexuelle, etc.) permet de faire la synthèse entre des questions qui me préoccupent et me concernent. J’aime interroger et comprendre notre présent et notre époque contemporaine, ce qui nous constitue politiquement comme intimement, à la lumière de l’histoire, des généalogies passées, des héritages conscients et inconscients dont nous sommes porteurs et porteuses. Inventer et partager des récits sensibles et politiques, féministes, antiracistes, décoloniaux, intersectionnels dans l’espace du théâtre et du spectacle vivant fait partie de mes nécessités.

 

Quel est la genèse d’Akila, le tissu d’Antigone et de son écriture de plateau et quelles sont les particularités inhérentes à cette pièce ?

Akila est née du choc que j’ai ressenti au moment et après les attentats de 2015 en France, tragédies réelles générant beaucoup d’hystérie collective, de réponses politiques autoritaires ou nationalistes, d’amalgames et de vagues d’islamophobie. La pièce s’est écrite entre 2016 et 2020, avec plusieurs étapes en compagnie de l’équipe d’interprètes et divers moments de lectures publiques. Nous créons le spectacle en novembre, dans une actualité marquée par un nouvel attentat effroyable. C’est une transposition contemporaine du mythe d’Antigone, une pièce qui mêle fiction, ancrage réaliste, dimension tragique. Si la pièce rassemble une quinzaine de personnages et figures, elle sera interprétée par six acteurs et actrices et un musicien.

 

Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette fiction « politisée » et très actuelle ?

Cela me permet de pouvoir parler frontalement de la France d’aujourd’hui, avec la dimension du mythe et de la fiction qui viennent épaissir et mettre à distance des sujets qui peuvent être brûlants et polémiques. Ce qui est également passionnant et stimulant, c’est de transposer les personnages et les situations de la pièce de Sophocle dans une époque contemporaine, réinventer et varier les instances du chœur de la tragédie. J’ai beaucoup aimé le film Antigone de Sophie Deraspe qui fait un travail d’adaptation saisissant et puissant. L’idée est, comme chez les Grecs, d’interroger les conflits que traverse la Cité et aussi de faire le deuil des morts. Je veux contribuer à créer un espace de débat, de réflexion sensible et complexe, autour de sujets qui hérissent et qui divisent souvent. Le travail que nous avons l’occasion de faire en classe avec des lycéen.ne.s autour de la pièce s’avère, d’ailleurs, très riche et intéressant en ce sens.

 

Si on parle de sentiers battus, la tragédie et le drame d’Antigone ont été vus et revus sous tous les angles, semblerait-il ! Sous quel angle les avez-vous abordés ?

On présente souvent Antigone comme une figure de résistance face à un ordre ou un pouvoir injustes. Pour moi, elle est aussi une figure plus complexe et ambiguë. Pour retendre et revivifier le mythe, je fais d’Antigone/Akila une sœur de terroriste qui va être la seule de sa famille à vouloir aller aux funérailles de son frère. Pendant la minute de silence en hommage aux morts des attentats dans son lycée, elle pose un foulard blanc sur ses cheveux. Son geste va créer le trouble et le désordre dans la communauté scolaire (où le port des signes religieux est interdit), générer des tentatives d’interprétation infinies, puis une mise au ban – à l’image des débats que crée le foulard musulman dans la société française, de la stigmatisation et de l’exclusion pour les femmes qui le portent. Par ce geste, Akila vient aussi interroger la loi, comme le fait Antigone chez Sophocle. Quant au deuxième frère, j’en fais une victime de crimes policiers, mort quelques années auparavant dans des circonstances jamais élucidées. Je choisis également de m’éloigner d’une issue totalement tragique à la fin de la pièce avec une Akila qui refuse la logique de la mort et du sacrifice.

Akila, le tissu d’Antigone - Marine Bachelot Nguyen ...

Engagé est le mot qui nous vient à l’esprit. Est-ce que c’est comme cela que vous décririez également votre travail ?

Je n’aime pas énormément le terme « engagé » et lui préfère celui de militant car plus collectif. Je me sens liée à des mouvements de pensée, à des groupes et personnes qui réfléchissent, agissent, affinent et affûtent des armes pour lire le présent, contrer les discours et les politiques mortifères, mettre en œuvre et proposer des transformations du monde inclusives et égalitaires.

 

De quelle manière se sont rencontrés votre créativité, vos mots et ceux de Raphael Otchakowsky, à qui vous avez confié la création musicale ?

Raphaël Otchakowsky m’a été conseillé par un autre musicien que j’avais sollicité et qui n’était pas disponible. C’est une très belle rencontre car Raphaël a une large palette de talents comme de champ musical, du beat-box et du hip-hop jusqu’au chant lyrique. Sa présence sur scène, ses propositions de scansion, de compositions musicales et vocales, les flows qu’il écrit et transmet aux acteurs et actrices enrichissent énormément le travail et participent à mon envie d’hybridation des formes et des esthétiques.

 

Cet engagement ou militantisme va-t-il continuer à être votre marque de fabrique ?

Je crois que oui.

 

Quelle phrase vous guide ?

« Liberté, égalité, fraternité, sororité » ? (Ou plus exactement, comment on met en œuvre et en acte cette fameuse maxime, pour ne pas qu’elle reste hypocrisie ou lettre morte…)

J’aime aussi particulièrement « Radical signifie simplement saisir les choses à la racine », comme l’ont énoncé Marx et Angela Davis.

 

Des projets ?

Oui, mais un peu trop nébuleux pour en parler…

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